Arbre généalogique : petite histoire

Les arbres généalogiques et leur connotation symbolique ont toujours exercé une forte attraction sur les hommes. Les correspondances entre le sang et la sève, les membres et les branches ont souvent été soulignées. Dans une famille, certaines branches s’épanouissent, d’autres se dessèchent.
L’arbre généalogique en tant que support de représentation ne s’est pourtant pas imposé immédiatement.

Arbre famille et représentation graphique

L’Antiquité n’offre aucun exemple de mise en image de la généalogie. À Rome, où le culte voué aux ancêtres était fondamental dans l’organisation sociale et sur le plan de la légitimité politique, les écrits de Pline l’Ancien et Sénèque évoquent les portraits ou noms des ancêtres, reproduits sur les murs de l’atrium, sur un vague modèle de généalogie descendante, reliés entre eux par des bandelettes ou « stemmata ». La référence dans les textes d’époque aux branches, rameaux, racines d’une famille cohabite avec une vision de la famille en tant que « maison » ; ce sont des motifs architecturaux qui se retrouvent dans les tableaux utilisés pour traiter des parentés et successions.

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Au tournant de l’an mil, la généalogie accompagne la mise en place de la société féodale et les efforts de l’Eglise pour, d’une part, assurer la transmission des généalogies bibliques et, d’autre part, affirmer sa vision de la famille et la diffusion de nouvelles règles matrimoniales strictes.

Au haut Moyen Age, en Europe, les premières représentations graphiques de généalogies bibliques et de quelques généalogies impériales sont très sommaires : descendantes et en colonnes. Les plus anciens schémas se rencontrent dans des monastères du nord de la péninsule ibérique et dans le monastère gascon de Saint-Sever. D’un axe horizontal, placé en haut des pages et représentant la lignée principale, descendent verticalement les lignées collatérales, regroupées pour certaines selon des codes couleurs, mais les rubans reliant les personnages n’explicitent pas le type de lien (filiation, union …)

Les premières représentations de généalogies non bibliques sont réalisées entre la fin du Xeme siècle et le XIIeme siècle, dans le monastère de Saint-Gall, en Suisse et dans les abbayes germaniques d’Ebersberg et Lorsch. Elles traitent des Carolingiens et ont pour but d’assurer la prière des défunts. Les simples « rondelles » de présentation sont étoffées dans des copies du XIIeme siècle et prennent alors des formes architecturales ou de feuilles.

En France, les trois premières généalogies non bibliques (Mérovingiens, Carolingiens et Capétiens) sont produites à l’abbaye Saint-Aubin d’Angers, entre 1061 et 1068. De conception nouvelle, on voit apparaître un classement chronologique respectant le sens descendant de la lecture, les frères sont représentés dans l’ordre de leur naissance, les représentants d’une même génération sur une même horizontale. Ce qui surprend c’est la disparition des « rondelles » de présentation des noms et l’apparition de motifs végétaux sur les traits de liaison.

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Les représentations graphiques rencontrées au même lieu, une dizaine d’années plus tard, témoignent cette fois d’une tout autre préoccupation : ils présentent des éléments généalogiques partiels, dont le but évident est de pouvoir juger de la conformité de mariages existants – ou en projet – avec les préceptes de l’Eglise alors en vigueur (interdictions liées à la parenté, rupture avec l’endogamie et les concubinages).

Les graphiques permettant de traiter les degrés de parenté, connus depuis l’Antiquité sous le nom de stemma (schéma), prennent au IXeme siècle le nom d’arbres du droit (arbor juris), sans pour autant s’orner d’un décor végétal. Les quelques motifs végétaux sont supplantés au XIIeme siècle par des ornements architecturaux (colonnes, etc.) et un décor qui reprend la métaphore du corps humain : on représente un « maître de l’arbre » (Dieu, le Christ, Adam, le souverain) et le personnage central se voit appelé entre autres « De cujus ». La symbolique de l’arbre se précise au XIIIeme siècle avec l’apparition d’éléments de décor végétal, aux dépens de la vision architecturale. Ces arbres de consanguinité, puis d’affinité influenceront notablement la forme ultérieure de la représentation généalogique.

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Sur le plan de la société, une évolution marquante du Xeme au XIIIeme siècle est la conscience du « lignage » dans les familles nobles.
Parallèlement, les « arbres de la connaissance » se multiplient. Cette forme de représentation et vulgarisation des grands principes philosophiques et moraux en facilite la mémorisation et l’apprentissage. Représentés de manière très réaliste, ces arbres se chargent de toute leur symbolique, jusqu’à leur croissance qui permettra d’exprimer les enchaînements temporels ou de causalité. La diffusion de ce type d’arbre aura également une grande influence sur le choix ultérieur de l’arbre comme représentation privilégiée d’une généalogie.

L’arbre généalogique de Jessé doit également être évoqué ici. À l’origine, se trouvent des prophéties d’Isaïe dans l’Ancien Testament sur la descendance de Jessé, père du roi David. La représentation, à partir du Xème siècle, montre un arbre né du corps de Jessé, portant les images de quelques ancêtres du Christ, de sa mère et de lui-même. Le décor végétal et la forme ascendante l’ont fait apparaître comme « l’ancêtre » des arbres généalogiques. S’il a influencé par son grand succès (représentations sous forme de vitraux, sculptures, etc.) la représentation future de ces derniers, il n’en reste pas moins essentiellement lié à la représentation médiévale de l’arbre-symbole de prophétie, ainsi qu’à sa référence évidente pour l’Eglise à la fécondité spirituelle.

Même si les représentations graphiques demeurent pratiquement inexistantes en France jusqu’au XIVeme, c’est toute une culture généalogique qui se développe entre les XIIeme et XVeme siècle.

On soulignera l’importance de l’Abrégé d’histoire à  travers la généalogie du Christ composé par Pierre de Poitiers. Élaboré sous la forme d’un long rouleau vertical, pouvant être suspendu et déroulé pour l’enseignement, il présente des graphiques parfaitement structurés : axe central occupé par la généalogie descendante d’Adam au Christ, flanqué d’autres lignées bibliques et de souverains antiques, les contemporains étant placés sur une même ligne horizontale, en rupture évidente avec les premiers balbutiements des monastères ibériques.
Ce « Compendium » connaîtra une large diffusion et un énorme succès en Europe. Il inspirera aux siècles suivants les commentateurs de la Bible et la présentation des nouvelles chroniques universelles.

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Soulignons maintenant le rôle déterminant de la généalogie sur le plan politique.

D’abord au service de l’affirmation de légitimité recherchée par les Capétiens, puis utilisée pour confirmer des droits de propriété sur des domaines ou des rentes, elle se retrouve au centre des querelles de succession du Moyen Age. L’occupation du nord du pays par la dynastie anglaise des Lancastre, suite au traité de Troyes de 1422, fait apparaître de véritables affiches de propagande généalogique. Placardées aux portes des églises, elles servent à étayer le bien fondé des prétentions des deux partis.

À partir des années 1430, le procédé est étoffé dans le cadre des magnifiques fêtes accompagnant les entrées solennelles des Princes dans les villes, agrémentées par la mise en exergue du souverain à travers dessins, gravures et mises en scène diverses. Le modèle de représentation utilisé rappelle celui de l’arbre de Jessé, l’ancêtre – généralement Saint-Louis – à la racine, le « Prince » mis en valeur à la cime de l’arbre généalogique.

Au contraire des premières enquêtes de noblesse du XIIIeme siècle, celles du XVeme s’intéressent aussi aux ancêtres des nobles. Un contrôle des titres n’est pas encore effectué, mais on remarquera que quelques familles commencent à faire dresser leur généalogie. Ceci fait écho au désir de transmission de la mémoire familiale qui s’est installé avec l’émergence au XIVeme siècle des « livres de raison », compilant les événements familiaux, ainsi que contrats et actes notariés.

Arbre généalogique et imprimerie

Le succès de Pierre de Poitiers a pérennisé dans un premier temps le modèle de représentation de lignes schématiques reliant les médaillons des personnages.

Après avoir convaincu les juristes et conquis les arbres de parenté, l’expression « arbre généalogique » s’impose jusque dans le « Traité sur les rois de France » du dominicain Bernard Gui (1261-1331), qui agrémente ses schémas de racines, branches et autres motifs parlants. Les arbres généalogiques sont cependant contraires au sens de la lecture, ce qui entraîne d’autres auteurs vers d’autres choix graphiques :

– Boccace, dans ses illustrations de généalogies des dieux païens des années 1360, reprend la vision de l’homme « arbre inversé » chère à Platon. La tête est la racine, les membres sont les branches. Cette représentation subsistera au XVeme siècle.

– En 1488, la « Mer des Hystoires », l’un des plus importants incunables français de l’époque, utilise un tout autre modèle, sans aucune référence végétale, celui de chaînes et de tiges métalliques reliant les personnages.

Popularisée par les cérémonies d’entrée dans les villes, l’image de l’arbre s’impose à la veille de la Renaissance. En atteste le succès rencontré par la « Chronique de Nuremberg », incunable paru en 1493, en allemand et en latin. Cette chronique universelle présente bien entendu des généalogies de l’Ancien Testament et de l’Antiquité. Ces dernières montrent une grande richesse d’illustration basée sur un vocabulaire graphique végétal clair. La mise en page est remarquable, reprenant le système de « corolles » des arbres de Jessé et d’affinité, où viennent se placer les époux. En majorité encore descendantes, les deux dernières généalogies sont cependant ascendantes.

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L’évolution la plus marquante au XVIeme siècle est le passage aux représentations des généalogies en arbres généalogiques ascendants, probablement dû en grande partie là aussi à la popularité des arbres de Jessé et d’affinité.

Le succès de l’arbre généalogique au milieu de ce siècle s’explique par l’essor de l’imprimerie, inventée en 1453, dont il peut exploiter tous les avantages. Seulement soumis aux contraintes de mise en page, il sera descendant ou ascendant, ou pour ne pas devoir être sectionné, présenté à l’horizontale. On évoquera ici la généalogie des rois de France  de Jean Le Clerc, composée d’une série de treize gravures, éditée en 1583. La thématique végétale est omniprésente, les grands événements du règne des souverains sont présentés dans des encarts accrochés aux branches, eux-mêmes représentés dans des médaillons, et leurs cadets placés dans les traditionnelles « rondelles ».
Rompant avec les anciens rouleaux à la verticale, la thématique de l’arbre s’affirme, même si dans le même temps, ce dernier apparaît ici sous une forme finalement peu « réelle ».

La mécanisation de la reproduction permet par ailleurs une large diffusion des réalisations graphiques et si la majorité des généalogies publiées restent narratives ou se limitent à des schémas sommaires, certaines grandes familles, telle la maison de Savoie, sollicitent la représentation graphique imagée de leur généalogie. De même, la réalisation d’affiches, de simples gravures ou de brochures destinées au cérémonial d’entrée de souverains dans les villes est devenue un jeu d’enfant.

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Aux XVIIeme et XVIIIeme siècles, les réformes de Colbert, visant à accroître la rentabilité de l’impôt, mettent la pression sur la noblesse.

Par l’ordonnance de Fontainebleau de 1666, chaque noble doit fournir ses titres de noblesse et prouver cette noblesse en ligne paternelle sur quatre degrés au moins. Ces preuves sont par ailleurs requises pour l’obtention de charges et de certains grades de l’armée. L’ascendance par les femmes ne peut cependant pas être négligée, dans la mesure où l’Eglise, de son côté privilégie les preuves « par quartiers » par exemple pour l’accès à certains ordres religieux militaires, comme celui de Malte.

Un répertoire de la noblesse ne verra le jour qu’entre 1736 et 1768, réalisé par les d’Hozier. Dans l’intervalle étaient apparus de nombreux nobiliaires provinciaux et des recueils comme celui du père Anselme sur les grands officiers de la Couronne.

A travers les enquêtes de noblesse, la représentation se codifie. Les arbres de Jessé et de parenté disparaissent et sont remplacés par de très nombreux arbres généalogiques « par quartiers », présentant sur un certain nombre de générations l’ensemble des ancêtres, hommes et femmes. La majorité sont ascendants, mais par souci de place, l’habitude se crée, dans le cas des seize quartiers, de représenter l’ascendance à l’horizontale.

Innovation de taille, l’héraldique envahit complètement le système de représentation des généalogies nobles.

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La question du support se pose d’autant aux généalogistes, qu’ils travaillent sur de nombreuses branches et avec le temps, sur des périodes de plus en plus anciennes. On rencontre aussi bien de grands formats obtenus en collant les feuilles entre elles, que de nombreuses généalogies reliées au format ordinaire, nécessitant alors le recours systématique au système de renvois esquissés au Moyen Age.

Entre premières esquisses et arbres généalogiques finalisés et gravés, certains outils pratiques sont disponibles : des tampons encreurs pour le dessin des cadres, ou pour une meilleure qualité, des plaques de cuivre gravées. Parallèlement se développent le futur système de numérotation Sosa-Stradonitz et les premières ébauches de numérotation en généalogie descendante.

On évoquera enfin la problématique de la représentation du mariage : en accord avec la vision biblique, dans laquelle les époux en quelque sorte « fusionnent », un type d’arbre généalogique se répand rapidement en Europe, qui représentera une fusion des arbres au niveau des époux, avec de nouvelles branches émergentes représentant leur descendance.

Au XVIIeme sicle, dans les pays plus stricts – Angleterre et pays protestants d’Europe – on préfèrera utiliser le symbole de l’union de deux mains apparu à la fin du XVIeme.

Pour les nobles, l’héraldique présentera les écus des femmes en losange et ceux des hommes sous forme d’accolade. Les mariages seront thématisés dans le système de partition des écus, en particulier avec l’apparition des « pennons » visualisant les armoiries des femmes de tous les ancêtres de leur porteur.

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L’époque moderne verra une persistance de la référence à la thématique végétale pour le classement des connaissances. Pour Descartes, la philosophie est comme un arbre avec ses ramifications. Les naturalistes et leurs efforts de classement des espèces végétales et animales vont recourir eux aussi au même système.

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Les exigences de la critique historique et la Révolution vont favoriser des représentations moins « lyriques » des généalogies. Le motif végétal se raréfie au XIXeme siècle, au profit de modèles plus épurés et codifiés.

Les généalogistes contemporains délaisseront les arbres généalogiques somptueux, choisissant des représentations plus pragmatiques et pratiques, faites de lignes et de cases : tableaux, verticaux ou horizontaux, roues, etc.

J.-M. G.